OR AU BURKINA : QUAND LA RICHESSE DU SOUS-SOL NE SUFFIT PLUS À FAIRE VIVRE CEUX QUI VIVENT DESSUS
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IMMERSION — BANKUI & DJÔRÔ
Compte rendu de Moumouni ZIO
À Bagassi, l’or industriel semble avoir changé l’économie locale sans forcément améliorer le quotidien de ceux qui vivaient hier de l’orpaillage. À Diébougou et Gaoua, l’exploitation artisanale révèle au contraire une économie populaire capable de redistribuer, d’employer et même de contribuer à l’effort collectif. Deux territoires aurifères, deux modèles, une même préoccupation ; comment transformer l’or en véritable richesse locale ? (NDRL : rédaction)
L’or est là. Mais où va l’argent ?
Il faut parfois quitter les grandes routes, ralentir et entrer dans les villages pour comprendre ce que les statistiques rencontrent peu.
Dans le Bankui comme dans le Djôrô, l’or n’est pas seulement une matière première. Il est une activité, un emploi, un commerce, un repas, une scolarité, un mariage, une maison construite et, pour certains, l’unique possibilité de rester debout.
Notre immersion dans ces deux territoires révèle pourtant un paradoxe.
Plus la richesse minière se structure, plus la question de sa redistribution locale devient centrale.
À Bagassi, l’exploitation industrielle a profondément modifié les circuits économiques qui existaient autour de l’orpaillage. À Diébougou et Gaoua, l’orpaillage artisanal continue de faire vivre des centaines de personnes, avec des mécanismes communautaires qui cherchent à organiser la circulation de la valeur.
Deux réalités qui invitent à dépasser une opposition trop facile entre « mine industrielle » et « orpaillage artisanal ».
Le véritable sujet est peut-être ailleurs mais la question est de savoir combien de francs CFA générés par une ressource reste réellement dans le territoire où cette ressource est extraite ?
BAGASSI : QUAND LA MINE ARRIVE, MAIS QUE LE PETIT COMMERCE RECULE
Le 31 juillet, notre immersion commence à Bagassi.
Les premiers échanges sont institutionnels, nous rencontrons les autorités municipales, coutumières, sécuritaires et le Conseil villageois de développement. Là il est mis en avant les retombées de la présence industrielle et la modernisation que bénéficie la commune.
Mais lorsque l’on quitte les bureaux pour aller à la rencontre des populations, les appréciations divergent. Une bonne partie des habitants et travailleurs rencontrés disent constater une dégradation de leurs activités qui impactent sans leurs conditions de vie. Il ne s’agit pas d’un sondage formel mais ce constat revient dans plusieurs témoignages. Le circuit économique habituel bien que souvent informel a pris un coup.

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site d’orpaillage
Avant l’arrivée de la grande exploitation, l’orpaillage artisanal alimentait directement une multitude de petits métiers. L’or extrait du sol devenait immédiatement de l’argent, un métier renforcé et des revenus pour des familles. Les retombés étaient directement appréciés.
Avec la fermeture ou la réduction des espaces d’orpaillage autour du périmètre industriel, plusieurs de ces activités disent avoir perdu de la clientèle. Et c’est ici que se trouve probablement l’un des grands angles économiques de notre immersion.
Une mine peut produire beaucoup d’or sans nécessairement produire beaucoup d’activités pour son environnement immédiat.
Le cas de Hien Bouinssan Diane à Bagassi : quand le chiffre d’affaires prend un coup
Bohinssan vendait du dolo et du jus naturel sur les sites d’orpaillage. Son commerce dépendait directement de la présence des travailleurs. Selon son témoignage recueilli sur le terrain, son chiffre d’affaires aurait été divisé par trois après la transformation du modèle économique local.
Elle s’est alors reconvertie, et gère sa propre boutique sur place. Malgré cela, les revenus du ménage ont été affectés. Sa situation interroge les mécanismes du « contenu locale ».
L’économie minière ne s’arrête pas au trou creusé dans le sol.
Autour d’un site d’orpaillage gravite des vendeuses, restauratrices, mécaniciens, transporteurs, maçons, fournisseurs, commerçants et prestataires divers. Lorsque le site disparaît, ce sont toutes ces petites chaînes de valeur qui peuvent disparaître avec lui.
LE MIRAGE AUTOUR DE L’EMPLOI INDUSTRIEL
Il existe le plus souvent une promesse particulièrement autour des mines industrielles et c’est celle de l’emploi. Celui des jeunes et des femmes. Mais cette promesse peut devenir un mirage lorsqu’elle est confrontée aux réalités du recrutement.
À Bagassi, nous avons rencontrés un jeune peintre de 21 ans, déscolarisé en classe de quatrième et ancien orpailleur. L’orpaillage lui avait permis de construire sa propre maison, nous confie-t-il.
Aujourd’hui, faute d’un marché suffisant dans le bâtiment et n’ayant pas été recruté par la mine, il retourne chercher de l’or aux alentours de Bagassi.
Le paradoxe est saisissant, l’homme qui aurait pu devenir un artisan du développement local retourne chercher dans le sol ce que le nouveau modèle économique ne lui permet plus de gagner à la surface.
Quand l’expropriation ne débouche pas sur une reconversion
Un autre témoignage rencontré à Bagassi raconte une situation encore plus complexe.
Un père de famille, peintre certifié pendant le chantier d’installation de la mine, n’a pas été retenu à la fin des travaux. Dans le même temps, il n’est plus à mesure d’exploiter ses terres pour l’agriculture. Pour tenter de retrouver une activité dans l’orpaillage, il achète sur ses propres moyens un détecteur de métaux. L’appareil lui aurait ensuite été confisqué par des agents des relations communautaires de la mine.

Selon son témoignage, malgré des instructions de la direction pour lui restituer le matériel ; il n’aurait toujours pas encore récupéré son dû, quand il répondait à nos questions.
Avec sa femme et ses quatre enfants, il se retrouve alors à vendre du sable ramassé en brousse.
Face à ces réalités locales, les concernés doivent trouver des alternatives économiquement durables pour pourvoir à leurs besoins et ceux de leurs familles.
DIJÔRÔ : ET SI L’ORPAILLAGE POUVAIT AUSSI ÊTRE ORGANISÉ ?
Quelques heures de route plus loin, le paysage économique change. À Diébougou, l’orpaillage artisanal présente une autre configuration. Sur le site visité, l’extraction dans les puits était suspendue conformément aux directives du ministère en charge des Mines. Mais l’activité économique autour du site continuait de faire vivre plus de 300 jeunes, selon les informations recueillies pendant l’immersion.
Ici, le modèle repose sur une organisation communautaire. L’or extrait est reparti aux travailleurs d’une valeur d’1/3 qui prend en compte les revenus direct et les prises en charge. Les 2/3 restant revient aux investisseurs qui gèrent le dispositif technique et la logistique. L’entièreté du minerai est vendue à l’Etat burkinabè. L’intérêt de ce modèle n’est pas de prétendre que l’orpaillage artisanal serait exempt de problèmes.
Il montre plutôt que l’activité populaire peut elle aussi être organisée autour de règles, de responsabilités et de mécanismes de redistribution. Et surtout, une partie importante contribue à la chaîne de valeur locale.
QUAND L’ORPAILLAGE FINANCE AUSSI LA SOLIDARITÉ

L’autre élément marquant observé à Diébougou concerne la contribution à l’effort de paix et de sécurisation. Selon les informations recueillies auprès de l’Association des Artisans Miniers de la Bougouriba, celle-ci a contribué avec plusieurs dizaines de motos et une enveloppe de 50 millions de FCFA aux autorités provinciales.
Ce geste, bien qu’apprécié comme un acte de patriotisme est aussi une démonstration de la force économique au niveau local. Il met en lumière la qualité du pouvoir d’achat et leur contribution collective à la stabilité économique et sociale de la localité en particulier et du Burkina Faso en générale.
Issaka Sankara- président de l’Association des Artisans Miniers de la Bougouriba
GAOUA : SOUS TERRE, L’OR N’EST PAS UN MIRAGE
À Gaoua, le paysage change encore. Des puits verticaux atteignent environ 26 mètres avant de rejoindre des galeries horizontales parfois inondées. Ici, certains travailleurs descendent dès quatre heures du matin pour curer les galeries.
Certaines galeries peuvent s’enfoncer à plus de 200 mètres sous terre, selon les témoignages recueillis.
Un jeune orpailleur résume avec humour une réalité beaucoup moins légère : « Rien ne peut motiver quelqu’un sous terre à plus de 200 mètres à part l’or. »Cette affirmation en dit encore plus ; le travail est un risque, il fait appel aussi à un effort et une constance.

LES FEMMES : L’AUTRE VISAGE DE L’ÉCONOMIE AURIFÈRE
Si les hommes sont souvent associés à l’extraction, les femmes occupent une place essentielle dans l’économie périphérique de l’or. Les Tri, lavage, récupération, commerce, alimentation, services sont assurés le plus souvent par des femmes.
À Gaoua, plusieurs femmes rencontrées sur les sites tirent leurs revenus du traitement du minerai. Parmi elles, des Personnes déplacées internes.
Une mère de famille installée depuis quatre ans sur les sites affirme gagner au minimum 55 000 FCFA par semaine.
Sur cette base, elle dit avoir pu consacrer plus de 350 000 FCFA à l’organisation du mariage de son fils. Ce témoignage mérite d’être entendu autrement que comme une simple anecdote.
Combien sont ces femmes qui ont construit leur autonomie économique à partir des activités autour de l’or ?
L’économie informelle développée par ces femmes n’est pas forcément une économie sans valeur. Elle peut être souvent une économie sans visibilité suffisante.

présence des femmes et enfants sur le site
L’OR, LA MOSQUÉE ET LA VIE COMMUNAUTAIRE, UNE AUTRE REALITES

Sur ces sites, notre immersion a également rencontré une réalité rarement montrée dans les représentations classiques de l’orpaillage. Une mosquée en paille est installée au cœur même d’un site.
À l’heure de la prière, les travailleurs interrompent leur activité et pendant quelques instants, les marteaux, les pelles et les machines cèdent la place au recueillement.
Ce détail est important. Parce qu’il rappelle que derrière les chiffres de production, derrière les tonnes extraites et derrière les débats sur la réglementation, il y a des communautés humaines. Des travailleurs, des familles, des croyances, des solidarités. Les orpailleurs vivent de leurs travails et avec dignité et humanisme.
DEUX MODÈLES, UNE MÊME PREOCCUPATION
Notre immersion permet finalement de mettre face à face trois réalités.
Comment connecter davantage la mine industrielle à l’économie locale ?
A BAGASSI, à BANKUI, une exploitation minière industrielle qui submerge les économies informelles avec un recul des revenus des populations.
. Comment transformer cette activité en véritable levier de développement durable ?
A DIÉBOUGOU, au DJÔRÔ, l’orpaillage artisanal est organisé avec une répartition des revenus entre artisans et investisseurs, et des prises en charge. Le modèle contribue largement à la chaîne de valeur locale. A GAOUA, l’économie aurifère observée est aussi artisanale. Les femmes et les jeunes y compris certains PDI sont au cœurs de l’exploitation avec des revenus satisfaisant.
Force est de constaté que l’exploitation industrielles restent important pour l’économie à l’échelle nationale avec des investissements, son apport à la construction des infrastructures, des recettes fiscales et des emplois ; mais il faut aussi travailler à prendre en compte les préoccupations des communautés locales en les permettant d’accéder à de nouvelles chaîne de valeur. Sinon faut-il mesurer autrement la performance d’une activité minière ?
Moumouni ZIO
La rédaction
Le Ouagalais




